Satire pour la conservation

L’usage de la satire est la plupart du temps inhabituel en écologie ou en science de manière générale. On pourrait très bien soutenir que la satire est antithétique à la science. La science est une entreprise systématique qui construit et organise des connaissances sous forme d'explications et d'hypothèses vérifiables, tandis que la satire est un style littéraire présentant l'information sous un angle délibérément agressif et moqueur dans le but de provoquer la réflexion, de stimuler la pensée critique et déclencher un changement de société. La science et la satire partagent néanmoins à l'origine une racine commune, car la satire était pratiquée par les anciens penseurs grecs et romains. L'une des premières satires serait le portrait d'Aristophane de Socrates, Les Nuées, du Ve siècle av. J.-C.. La satire n’est certainement pas destinée à être une alternative aux communications scientifiques traditionnelles, qui apportent la sobriété nécessaire pour présenter efficacement les travaux de recherche. Néanmoins, je pense que la satire peut être utile afin de mettre en perspective, pour les scientifiques et le grand public, des problèmes contemporains à l'interface entre la science et l'élaboration des politiques publiques.

Dernier avertissement à la planète Terre

En 2017, Ripple et ses collègues ont publié dans Bioscience un avertissement destiné à alerter les décideurs, la société civile et l’humanité en général de la grave dégradation de l’état du monde. L’approche adoptée par les auteurs a consisté à rédiger un document court et synthétique et à inviter la communauté scientifique à le signer. Le raisonnement était que si plus de 15 364 scientifiques s'alarmaient d'un problème, celui-ci ferait sans aucun doute l'objet d'une attention particulière et des actions pertinentes pourraient alors être mises en œuvre. Ma crainte a immédiatement été que leur avertissement reste inaudible. Avec trois autres collègues français, nous avons donc décidé d'écrire une réponse dans laquelle, au lieu d'être d'accord avec l’avertissement des 15 364, nous déclarons que les gens ne sont aucunement disposés à adapter leur mode de vie pour sauver la planète et que cet avertissement doit donc être catégoriquement rejeté. Nous avons également invité les signataires à retirer leur soutien de manière symbolique en évitant de travailler sur les questions mentionnées dans l’avertissement, telles que la surpopulation ou la surconsommation. A posteriori, il n'est pas déraisonnable de conclure que notre réponse satirique semble avoir été une description assez précise de la réalité et qu'elle n'était en fait probablement pas assez, ou pas du tout, satirique.

Dans Ripple et al. [1], 15 364 scientifiques de 184 pays ont lancé un « avertissement à l’humanité» et présenté un programme radical pour protéger la planète Terre. Nous, les milliards de personnes qui croyons en l'exceptionnalisme humain, rejetons catégoriquement cet agenda et émettons en retour un sévère avertissement à la planète Terre.

Aucune quantité de faits scientifiques montrant que la planète Terre est dans un état désastreux ne nous fera changer d'état d’esprit. Lâchez-nous ! Nous ne nous soucions pas de la planète Terre. Nous nous soucions de nos prochains gadgets et de leurs toutes dernières fonctionnalités. Nous voulons plus d’achats à des prix sacrifiés.

Les signataires de Ripple et al. [1] ignorent l'évidence que l’époque où le poète pouvait s’émerveiller de la diversité des espèces de fleurs ou d’insectes est maintenant révolue et que la vie sauvage est devenue obsolète. Nous prenons simplement nos smartphones pour superposer des créatures virtuelles personnalisées sur notre environnement et les éliminons lorsque de nouvelles modes l’imposent. Il n'est plus nécessaire de préserver une faune hirsute et dangereuse qui vit d'ailleurs dans des endroits où Amazon Prime ne livre pas. Plus d'iPhone sont vendus en quelques jours [2] qu'il n'y a de tigres, d'éléphants et de gorilles sur la planète: cela devrait alerter les signataires sur ce qui compte vraiment aujourd'hui, s'ils n’étaient pas idéologiquement biaisés contre le progrès humain.

Ces scientifiques soutiennent que nous approchons de nombreuses limites planétaires. Nous refusons tout type de limites: la croissance doit prévaloir indéfiniment et sans restriction. Nous invitons officiellement la planète Terre à abandonner son attitude intransigeante et à accepter l'inévitable: une extension de ses limites biologiques et physiques. Si la planète Terre reste coincée dans son archaïsme idéologique, elle doit être consciente que l’humanité ne fera jamais de compromis et que nous rechercherons une deuxième planète. L'univers est comme notre ambition: sans limites.

La nouvelle économie de la nature, qui accorde une valeur monétaire aux services écosystémiques tels que la pollinisation, ne doit pas être vue comme un autre moyen dogmatique de protéger la planète Terre. Il s'agit plutôt d'un appel lancé aux industriels et aux actionnaires pour qu'ils conquièrent de nouveaux marchés en proposant de meilleurs services et à un prix inférieur pour les consommateurs que ceux offerts par la nature. Les écosystèmes doivent lutter pour leur survie comme toute autre entreprise. De plus, protéger la nature lui donnerait un avantage concurrentiel indu par rapport à nos industries. Si nos pratiques agricoles mettent en danger les abeilles qui pollinisent les cultures, cela ne signifie aucunement que nous devons changer ces pratiques. Au lieu de cela, nous laissons les abeilles disparaître et les remplacerons par des microdrones avec intelligence artificielle - qui eux au moins créent de nombreux emplois et ne piquent pas.

Le but idéologique évident de Ripple et al. [1] est d'inspirer une génération de scientifiques à se poser des questions plus vastes sur la surconsommation, sur la surpopulation et sur la manière dont nos institutions politiques peuvent relever le défi de réduire la pression humaine sur la planète Terre. Nous considérons cela inacceptable et appelons les 15 364 signataires à rejoindre le camp des gagnants contre la planète Terre, et à retirer de ce fait symboliquement leurs signatures en ne participant à aucune des recherches suggérées dans leur avertissement à l'humanité. Chers scientifiques, ne demandez pas ce que vous pouvez faire de plus pour la planète Terre, mais demandez-vous ce que la planète Terre peut faire de plus pour vous. Et notez bien comment les politiciens de gauche comme de droite sont déjà unis dans cette question qui transcende magnifiquement le clivage politique: vénérer la croissance et nier que nous dépendons de notre environnement.

Nous nous opposons donc fermement au programme qui accompagne cet avertissement à l'humanité et ne tolérerons aucun obstacle à notre mode de vie, qu'il s'agisse des amis des arbres ou des arbres eux-mêmes. Lors du premier Sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992, le 41ème président des États-Unis d’Amérique avait déclaré: « Notre mode de vie n'est pas négociable ». Aujourd’hui, parlant au nom de milliards de personnes, nous prétendons fièrement être tous présidents des États-Unis d’Amérique. Planète Terre: vous êtes maintenant avertie.

[1] Ripple, W.J. et al. (2017) World scientists’ warning to humanity: a second notice. BioScience 67, 1026–1028

[2] Apple Inc (2017) Apple Reports Fourth Quarter Results - Data Summary.
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Publication originale: Chapron, G., Levrel, H., Meinard, Y. & Courchamp, F. (2018). A Final Warning to Planet Earth. Trends in Ecology and Evolution 33(9): 651-652.

Traduction: Chapron. 2019.

Notre papier, qui est né d'une frustration face à l'état de plus en plus dégradé de la planète et qui s’est affranchi des codes de la communication scientifique a attiré plus d'attention que prévu. Nous avons rédigé un second article expliquant le rôle de la satire dans la conservation au XXIème siècle, également publié dans Trends in Ecology and Evolution. Le magazine The Atlantic a par la suite publié un texte en ligne sur nos articles et discuté du rôle de la satire, expliquant que des études ont montré que lorsqu'il est question de transmettre des messages scientifiques, la satire peut être plus efficace que la sincérité. Un quotidien régional français de Bretagne, Le Télégramme, a egalement parlé de notre satire (« Des S.O.S. qui se perdent dans la nature », p.44, Mercredi 14 novembre 2018), expliquant que, entre comique et tragique, la réponse de l’humanité aux scientifiques est que le mode de vie moderne n’est pas négociable et qu'il faut miser sur la mise en concurrence entre l’industrie et les services rendus par la nature (et en supprimant toute protection qui est « un avantage concurrentiel indu »).

Notre satire a également été reprise par Vigousse, un magazine hebdomadaire satirique Suisse. Le magazine explique qu’on a assez accusé les humains de détruire la planète. Heureusement, des scientifiques posent enfin la bonne question : la Terre en fait-elle assez pour s’adapter à nous ? L’article développe ensuite le propos comme suit: « L’environnement, ça commence à bien faire », a dit un ancien président de la République française. C’était en 2012, autant dire qu’il n’avait encore rien vu ! Franchement, ça fait déjà bien trop longtemps que ça commence à bien faire, l’environnement. Marre à la fin, tout est toujours de notre faute. L’effet de serre, le réchauffement, la fonte des glaces, la déforestation, la disparition des espèces, la couche d’ozone, la mort des abeilles... pitié, lâchez-nous les baskets ! Tiens justement, vous connaissez la différence entre des baskets Nike et un rhinocéros ? Eh bien le rhinocéros, tout le monde s’en fout. La suite de l’article est accessible en PDF page 7 du numéro 384.

Notre article satirique a aussi été recommandé à deux reprises par F1000Prime, qui identifie et recommande des articles importants dans des publications de biologie et de recherche médicale. Les articles sont sélectionnés par une "Faculté mondiale", composée des plus grands scientifiques et cliniciens du monde qui les évaluent et expliquent leur importance. Voir: Joly E: F1000Prime recommandation of [Chapron G et al., Trends Ecol Evol (Amst) 201833 (9): 651-652]. In F1000Prime, 28 Aug 2018; 10.3410/f.732606682.793550055 et Boero F: F1000Prime recommandation of [Chapron G et al., Trends Ecol Evol (Amst) 201833 (9): 651-652]. In F1000Prime, 7 Sept 2018; 10.3410/f.732606682.793550227. Notre satire a été incluse dans la liste des 20 articles les plus influents en matière d'écologie de la conservation pour 2018 sur le blog ConservationBytes (« Les scientifiques ont lancé de nombreux avertissements aux hommes politiques et à la population en général, mais en vain: la frénésie de consommation doit continuer ! »)

Comment expliquer la conservation avec des Playmobil

Dans un article scientifique publié dans les Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences  Blood does not buy goodwill: Allowing culling increases poaching of a large carnivore, nous avons évalué l'hypothèse selon laquelle la libéralisation des tirs de loups réduirait le braconnage et donc contribuerait à la conservation du loup. Nous avons constaté qu’autoriser l’abattage des loups était beaucoup plus susceptible d’accroître le braconnage que de le réduire. Nos résultats suggèrent donc qu'adopter une approche flexible dans la gestion des espèces menacées d'extinction pour lutter contre les comportements illégaux pourrait au contraire favoriser de tels comportements. Comme nous avions anticipé la nature controversée de nos résultats, j'ai saisi cette occasion pour expérimenter une autre façon de communiquer ces résultats scientifiques au public en produisant une vidéo légèrement satirique avec des figurines Playmobil. La vidéo consiste en 1 500 images prises dans une tente studio et assemblées dans un film de 3 minutes et la production a pris une semaine complète.

Notre article a en effet été controversé et les lecteurs intéressés peuvent lire également les trois réponses reçues de Pepin et al.  Olson et al. et Stien  que nous avons réfutées dans une première et ensuite une deuxième réponse. J'ignore si ma vidéo a attiré l'attention du public et des chercheurs (elle a toutefois été présentée sur la BBC et dans le Washington Post), mais si elle a contribué à générer davantage de débat sur la question, y compris des critiques telles que les réponses que nous avons reçues, alors l'expérience en valait la peine.

Le loup et le scientifique

Au détour d’un sentier dans un parc national des Alpes, l’auteur, chercheur en biologie de la conservation, croise un loup. Verbatim. 
Le loupBonjour, scientifique, comment allez-vous ? 
Le scientifiqueBonjour, loup 76-629, attendez, je dois vérifier votre numéro. Je suis scientifique, alors vous comprenez bien que je ne mets aucune émotion dans mes travaux et que vous n’êtes qu’un numéro dans mes calculs
Le loupInutile de chercher mon numéro, je suis le loup de trop. Si je suis en dehors du parc national, je suis de trop, si je suis dans le parc national, alors le parc est de trop. C’est très simple.
Lire la suite dans la revue  « La pensée écologique », une revue en ligne francophone et en accès libre abritée par les Presses Universitaires de France.

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